Le Cameroun traverse une période de crise institutionnelle profonde, où l'illégitimité affecte les fondements mêmes de l'État. Aucune des grandes institutions camerounaises ne fonctionne sur une base légale stable, de l'exécutif au législatif, en passant par les conseils régionaux et le système judiciaire. Cette situation alarmante découle d'un cumul de prorogations de mandats et de processus électoraux contestés.
L'exécutif est issu d'une élection jugée frauduleuse par les observateurs internationaux et les oppositions locales. L'Assemblée nationale et le Sénat, quant à eux, voient leurs mandats prolongés sans base constitutionnelle claire, créant une illégitimité chronique. Récemment, l'Assemblée nationale a adopté une loi prorogeant le mandat des députés jusqu'en décembre 2026, une décision justifiée par le gouvernement en raison de contraintes budgétaires et logistiques, ainsi que de la nécessité de réparer les dégâts de la crise post-électorale de 2025. Cette prolongation, la deuxième après celle de 2025, suscite des critiques quant à sa constitutionnalité et à son opportunisme politique.
Les conseils régionaux sont également touchés, leurs membres ayant été élus par des conseillers municipaux eux-mêmes en situation de prorogation, propageant ainsi l'illégitimité à tous les échelons décentralisés. Par ailleurs, le système judiciaire fonctionne sans les Conseils supérieurs de la magistrature, instance indispensable à la nomination et à la discipline des juges. Après plus de cinq ans d'attente, une réunion du Conseil Supérieur de la Magistrature s'est tenue en mars 2026, suscitant l'espoir d'un rééquilibrage du paysage judiciaire.
L'absence de renouvellement démocratique est au cœur de cette crise. Les mandats expirés ne sont pas renouvelés et les mécanismes constitutionnels de transition sont contournés, dans une stratégie de maintien du pouvoir qui évite toute confrontation électorale. Cette situation est exacerbée par l'interdépendance des pouvoirs, où un exécutif illégitime nomme des responsables sans contrôle parlementaire, et des députés en situation irrégulière votent les lois qui organisent les scrutins suivants.
À court terme, cette illégitimité institutionnelle paralyse les réformes économiques et dissuade les investisseurs internationaux. À long terme, l'accumulation des prorogations rend un retour à un fonctionnement normal de plus en plus improbable, plongeant le pays dans une zone grise constitutionnelle où la succession politique se jouera sans règles consensuelles. La question cruciale est de savoir si l'on peut encore parler d'État de droit lorsque toutes les institutions sont maintenues par des prorogations auto-validées.