Un débat passionné oppose des historiens sur le rôle d'Ahmadou Ahidjo, premier président du Cameroun, et l'héritage colonial dans la genèse de la crise anglophone. Le collectif « Mémoire 60 » a réagi vivement à une tribune de 2017 de l'historien Daniel Abwa, ravivant des questions sensibles sur les racines de ce conflit.
Dans sa tribune publiée dans le Cameroon Tribune, Daniel Abwa (décédé depuis) qualifiait la crise anglophone de « paradoxe », pointant du doigt des Camerounais qui, tout en étant fiers de l'indépendance et de la réunification, revendiqueraient une dépendance culturelle envers les anciens colonisateurs. Il accusait des élites aux « egos surdimensionnés » d'alimenter ces tensions, alors que la coexistence des héritages devrait, selon lui, faire du Cameroun un modèle de panafricanisme. Abwa reconnaissait toutefois des lacunes, notamment un bilinguisme imparfait, un manque d'« esprit bilingue » et des inégalités entre les cultures anglophone et francophone.
Le Collectif Mémoire 60 conteste cette interprétation, estimant que la crise découle d'une décolonisation inachevée et de l'exclusion des nationalistes des négociations d'indépendance. Si Abwa reconnaissait le rôle de l'Union des populations du Cameroun (UPC) dans la lutte pour l'indépendance, le Collectif lui reproche d'éluder les raisons de l'éviction de l'UPC au profit d'Ahmadou Ahidjo, soutenu par la France. La guerre contre les maquis, les fraudes électorales et la marginalisation des nationalistes auraient, selon le Collectif, pesé sur la construction de l'État postcolonial, fragilisant l'unité.
Une autre divergence porte sur l'existence d'un décret des années 1990, qui aurait été pris par Paul Biya, élevant au rang de héros nationaux à la fois les figures ayant combattu pour l'indépendance et les partisans d'une coopération étroite avec l'ancienne puissance coloniale. Le Collectif Mémoire 60 nie l'existence de ce décret et juge impossible de mettre sur le même plan des figures comme Ruben Um Nyobè, Félix Moumié ou Ernest Ouandié, morts de mort violente, et des dirigeants décédés de mort naturelle.
Le Collectif critique également l'analyse des négociations de Foumban (1961), soulignant que des leaders anglophones, tel John Ngu Foncha, avaient initialement soutenu un projet unioniste en lien avec les nationalistes. Leur ralliement à Ahidjo, sous l'égide franco-britannique, aurait transformé un idéal démocratique en partage de postes, scellant l'intégration du Southern Cameroons dans un système dominé par le parti unique à partir de 1966. Cette « trahison » originelle pèserait encore sur le ressentiment actuel, selon le Collectif.
Enfin, le « K » de Kamerun, défendu par les nationalistes, ne renverrait pas uniquement à la période allemande, mais à une vision politique d'unité, ancrée dans l'histoire des partis et des pétitions dès 1919.
Pour dépasser ces blocages mémoriels, le Collectif Mémoire 60 propose l'organisation de conférences à Buea et à Foumban, qui aboutiraient à un mémorandum historique, à des programmes d'éducation populaire et à une nouvelle Constitution. L'objectif serait de restaurer une mémoire partagée et de refonder un Kamerun unifié, démocratique et réconcilié. Ces propositions interviennent dans un contexte où les origines de la crise anglophone font l'objet d'interprétations divergentes, ravivant les débats sur l'héritage colonial et les figures marquantes de l'histoire du Cameroun. Ahmadou Ahidjo, premier président du Cameroun, a joué un rôle majeur dans l'établissement du Cameroun comme État indépendant en 1960 et dans l'intégration des régions francophones et anglophones du pays. Son héritage continue d'être un sujet de débat.