Le Collectif Mémoire 60, un groupe dédié à la préservation de la mémoire historique des luttes pour l'indépendance et la réunification du Cameroun, a vivement critiqué une tribune de l'historien Daniel Abwa concernant la crise anglophone. Publiée dans le Cameroon Tribune le 7 février 2017, la tribune d'Abwa qualifiait la crise de « paradoxe », arguant que les Camerounais anglophones revendiquaient à la fois l'indépendance et une dépendance culturelle envers les anciens colonisateurs.
Abwa, figure respectée de l'histoire camerounaise, suggérait que des élites aux « egos surdimensionnés » alimentaient les tensions, alors que la diversité des héritages coloniaux devrait faire du Cameroun un modèle de panafricanisme. Il reconnaissait cependant des lacunes telles que le bilinguisme inachevé et les inégalités entre les cultures anglophone et francophone.
Le Collectif Mémoire 60 rejette cette interprétation, estimant que la crise actuelle découle d'une décolonisation incomplète et de l'exclusion des mouvements nationalistes lors des négociations d'indépendance. Tout en reconnaissant qu'Abwa mentionne le rôle de l'Union des populations du Cameroun (UPC) dans la lutte pour l'indépendance, le Collectif déplore son silence sur les raisons de l'éviction de l'UPC au profit d'Ahmadou Ahidjo, soutenu par la France.
Le Collectif souligne que la guerre contre les maquis, les fraudes électorales et la marginalisation des nationalistes ont pesé sur la construction de l'État postcolonial, fragilisant l'unité. Une autre source de désaccord concerne un prétendu décret des années 1990, attribué à Paul Biya, qui aurait élevé au rang de héros nationaux à la fois les figures de l'indépendance et les partisans d'une coopération étroite avec l'ancienne puissance coloniale. Le Collectif Mémoire 60 affirme que ce décret est inexistant et qu'il est impossible de mettre sur le même plan les martyrs tels que Ruben Um Nyobè, Félix Moumié et Ernest Ouandié, morts pour l'indépendance, et les dirigeants décédés de mort naturelle.
Le Collectif critique également l'analyse des négociations de Foumban en 1961, soulignant que des leaders anglophones comme John Ngu Foncha avaient initialement soutenu un projet unioniste en lien avec les nationalistes. Leur ralliement à Ahidjo, sous l'influence franco-britannique, aurait transformé un idéal démocratique en un partage de postes, intégrant le Southern Cameroons dans un système dominé par le parti unique dès 1966. Cette « trahison » originelle alimenterait encore le ressentiment actuel. De plus, le « K » de Kamerun, défendu par les nationalistes, ne se référerait pas uniquement à la période allemande, mais à une vision politique d'unité, présente dans l'histoire des partis et des pétitions dès 1919.
Pour sortir de l'impasse actuelle, le Collectif Mémoire 60 propose l'organisation de deux conférences à Buea et à Foumban, visant à élaborer un mémorandum historique, à mettre en place des programmes d'éducation populaire et à rédiger une nouvelle Constitution. L'objectif ultime est de restaurer une mémoire partagée et de refonder un Kamerun unifié, démocratique et réconcilié. La crise anglophone, bien que complexe, trouve ainsi ses racines dans des événements historiques et des choix politiques qui continuent de façonner le Cameroun contemporain.